Le 13 février, tout le monde en rouge pour le cœur des femmes
Février, mois de la prévention, met en lumière des réalités encore trop méconnues
Par Renée Gratton, Directrice générale de TVC22
Le 13 février, le rouge ne sera pas qu’une couleur. Il deviendra un signal collectif, un rappel visible que la santé cardiaque des femmes demeure un enjeu majeur — souvent sous-estimé, parfois mal compris, et pourtant bien présent dans la réalité de l’Est ontarien. Porter le rouge, c’est accepter d’ouvrir la conversation sur une réalité qui touche des milliers de femmes ici même, et reconnaître que la prévention, lorsqu’elle est accessible et adaptée, peut réellement sauver des vies.
À l’échelle mondiale, les maladies cardiovasculaires touchent environ une femme sur trois. Malgré ce constat frappant, la santé cardiaque des femmes continue de présenter d’importantes lacunes en matière de recherche, de dépistage, de traitement et de sensibilisation. Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’une part importante de ces maladies est évitable grâce à la prévention et à l’accès à une information claire et pertinente. C’est dans ce contexte que, partout au Canada, des activités sont organisées afin de rappeler à la population — et particulièrement aux femmes — l’importance de mieux connaître leur santé cardiaque et d’adopter des comportements favorables à sa préservation.
À l’occasion de la journée Tout le monde en rouge, les Canadiennes et Canadiens sont invités à porter cette couleur pour attirer l’attention sur une réalité encore trop peu connue : les maladies du cœur sont la première cause de décès chez les femmes dans le monde et la première cause de décès prématuré chez les Canadiennes, selon Cœur + AVC. Pourtant, une grande partie de ces décès pourrait être évitée.
Cette journée prend tout son sens puisqu’elle s’inscrit dans le mois de février, reconnu comme le Mois de la santé préventive. Un moment clé pour rappeler que la prévention — lorsqu’elle est accessible, comprise et culturellement adaptée — constitue l’un des leviers les plus efficaces en santé publique. Or, pendant trop longtemps, la santé cardiaque des femmes est demeurée invisible. Durant des décennies, la recherche clinique, les outils de dépistage et les messages de prévention ont été conçus à partir de symptômes dits « typiques » chez les hommes, alors que les femmes peuvent vivre des manifestations bien différentes lors d’un événement cardiaque.
Selon Cœur + AVC, les femmes sont plus susceptibles de ressentir des symptômes dits atypiques : fatigue extrême, essoufflement, nausées, douleurs à la mâchoire, au dos ou au cou, troubles du sommeil ou anxiété soudaine. Ces signes, souvent banalisés ou attribués au stress, à la ménopause ou à la charge mentale, expliquent pourquoi les femmes consultent parfois plus tard, sont moins bien diagnostiquées et reçoivent un traitement plus tardif. De plus qu’un nouveau défi s’est ajouté dans les dernières années avec le stress sur nos systèmes de santé : la grande difficulté à accéder à un intervenant de première ligne lorsque les symptômes atypiques se présentent, ce qui retarde considérablement la consultation et l’intervention.
L’organisme Coeur + AVC rappelle également qu’environ 80 % des maladies cardiovasculaires prématurées et des AVC pourraient être évitées grâce à la prévention et à des changements d’habitudes de vie — un constat qui montre que l’enjeu est autant social que médical.
Dans l’Est ontarien, plusieurs facteurs se combinent pour accroître la vulnérabilité cardiovasculaire des femmes. Selon Statistique Canada, la région compte une population plus âgée que la moyenne provinciale, notamment dans les Comtés unis de Prescott-Russell et de Stormont-Dundas-Glengarry. Or, l’âge demeure un facteur de risque important pour les maladies du cœur.
La ruralité joue également un rôle important. Les distances à parcourir pour accéder à des soins spécialisés, l’offre de transport limitée et la rareté de certains services de proximité compliquent la prévention et le suivi médical régulier. À cela s’ajoute un élément central : la forte présence de communautés francophones en situation minoritaire.
La langue ou la culture francophone ne constituent pas des facteurs de risque en soi. Toutefois, la vie en situation minoritaire s’accompagne de déterminants sociaux de la santé qui peuvent indirectement accroître les risques cardiovasculaires. Dans l’Est ontarien, Statistique Canada montre que les francophones qui n’ont pas accès à des services de santé dans leur langue maternelle ont tendance à consulter moins fréquemment, à poser moins de questions et à comprendre moins clairement les consignes médicales. En santé cardiovasculaire féminine — où les symptômes sont souvent plus diffus — cette barrière linguistique peut contribuer à des consultations tardives et à des diagnostics retardés.
Les défis en matière de prévention s’ajoutent à ce portrait. Des analyses de Statistique Canada et de Santé Canada indiquent que les grandes campagnes nationales de prévention sont encore largement diffusées en anglais et reposent de plus en plus sur des plateformes numériques. Dans les communautés francophones rurales de l’Est ontarien, cette situation entraîne une exposition moindre aux messages de prévention, particulièrement chez les femmes plus âgées ou moins connectées aux outils numériques, qui dépendent davantage des réseaux locaux et des services de proximité pour s’informer.
Les réalités socio-économiques constituent un autre facteur déterminant. Dans plusieurs secteurs de l’Est ontarien, les revenus médians sont inférieurs à la moyenne ontarienne. Le stress financier chronique, reconnu par les autorités de santé publique comme un facteur de risque cardiovasculaire, est associé à une hausse de l’hypertension, à des troubles du sommeil et à une inflammation accrue. À cela s’ajoutent un accès limité à des aliments frais et abordables et une forte dépendance à l’automobile, combinée à un manque d’infrastructures favorisant l’activité physique. Ensemble, ces facteurs rendent plus difficile l’adoption d’habitudes de vie protectrices pour la santé du cœur, un enjeu qui touche de façon disproportionnée les femmes.
Dans les communautés francophones rurales, les femmes cumulent souvent plusieurs responsabilités : travailleuses, proches aidantes, piliers familiaux et communautaires. Elles contribuent fréquemment au maintien des services et des réseaux sociaux en français, une charge additionnelle documentée par Statistique Canada. Selon Cœur + AVC, le stress chronique qui en découle est un facteur de risque reconnu des maladies cardiovasculaires chez les femmes.
Parmi les facteurs de risque évitables, le tabagisme demeure central dans l’Est ontarien. Les données de santé publique montrent que certaines zones rurales affichent des taux de tabagisme supérieurs à la moyenne provinciale. Chez les femmes, le tabac double le risque de crise cardiaque et d’AVC, interagit négativement avec certains contraceptifs hormonaux et accentue les risques cardiovasculaires à la ménopause. Les bénéfices de l’arrêt sont toutefois rapides : après un an sans fumer, le risque de maladie cardiaque diminue de façon significative et continue de baisser avec le temps.
Le Mois de la santé préventive rappelle que la prévention est un investissement durable. Bouger davantage, surveiller sa pression artérielle, réduire le stress, arrêter de fumer et reconnaître les signes d’alerte sont des gestes simples, mais qui nécessitent une information claire et un accompagnement accessible. Dans l’Est ontarien, les ressources régionales — incluant les centres spécialisés, les centres de santé communautaires et les hôpitaux régionaux — jouent un rôle clé pour soutenir les femmes à chaque étape de leur parcours de santé.
Dans plusieurs municipalités et milieux de travail de l’Est ontarien, la journée Tout le monde en rouge est soulignée par des gestes simples mais porteurs : photos collectives, messages de sensibilisation, pauses actives ou discussions informelles sur la prévention, le stress et l’arrêt du tabac. En milieu scolaire et communautaire, le port du rouge devient parfois un prétexte pour amorcer une conversation sur la santé du cœur auprès des adolescentes et des femmes plus âgées. Ces initiatives contribuent à normaliser un dialogue longtemps absent.
Après la journée Tout le monde en rouge du 13 février, comme après le Mois de la santé préventive, le message doit demeurer clair : prendre soin du cœur des femmes, c’est prendre soin de toute la communauté. Les femmes sont des piliers familiaux, économiques et sociaux. Lorsqu’elles ont accès à une information claire, à des services adaptés et à un soutien réel, les bénéfices se répercutent bien au-delà de l’individu.
L’enjeu, désormais, est de faire en sorte que cette conversation se poursuive bien au-delà du 13 février et qu’elle se traduise par un meilleur accès à l’information, à la prévention et aux soins pour les femmes de l’Est ontarien.
…
Les informations présentées dans cet article s’appuient sur des données publiques et des sources institutionnelles reconnues, incluant le Recensement de 2021 et l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de Statistique Canada, ainsi que les publications et ressources de Cœur + AVC, de Santé Canada et de l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa. Les constats régionaux ont été contextualisés à partir de données de santé publique et de réalités observées dans l’Est ontarien, notamment en milieu rural et au sein des communautés francophones en situation minoritaire, ainsi que d’une professionnelle de la santé régionale.
Cet article fut possible par l’appui de l’Initiative de Journalisme Local de Patrimoine Canada et le Consortium des Médias Communautaires de langues officielles en situation minoritaire.
